L’alcoolisme : être confronté à l’éléphant dans le salon

L’alcoolisme : être confronté à l’éléphant dans le salon

Al-Anon face à l’alcoolisme 2013 a eu un entretien avec Alexa Smith, une conseillère spécialisée en dépendance chimique à Ontario, Canada

Pourquoi les membres de la famille ont-ils tant de mal à rechercher de l’aide pour surmonter les conséquences de la dépendance à l’alcool d’un membre de la famille ou d’un ami?

Au départ, il n’est pas rare de constater beaucoup de déni. Plus nous aimons quelqu’un, plus nous cherchons à nous convaincre que leur alcoolisme n’est peut-être pas le problème.

Bien que beaucoup de gens pensent que la stigmatisation associée à l’alcoolisme soit moins évidente de nos jours, celle-ci existe toujours dans de nombreuses communautés. Les membres de la famille peuvent avoir beaucoup de difficultés à accepter la présence de l’alcoolisme. Ils choisissent souvent de ne pas parler des conséquences de l’alcool, espérant que « le problème » se résoudra de lui-même.

On dit que l’alcoolisme est comme un éléphant dans un salon que tout le monde choisit d’ignorer. L’éléphant domine la pièce; tout le monde passe à côté avec précaution, craignant de le déranger. Les membres de la famille ressentent un profond sentiment de deuil dans leurs relations. Ils ressentent souvent de la colère et de la culpabilité, se demandant ce qu’ils auraient pu faire différemment.

Certains membres de la famille se sentent responsables et honteux de l’alcoolisme d’un membre de leur famille ou d’un ami. La possibilité d’avoir à partager cette expérience avec des étrangers est parfois décourageante et peut les empêcher de rechercher de l’aide.

Les enfants craignent parfois les conséquences d’une confession de leurs sentiments concernant l’alcoolisme de leur parent. Il se peut même qu’ils se sentent responsables de l’alcoolisme d’un parent et du comportement qui en résulte au sein du foyer.

 

Les membres de la famille sont nombreux à croire que si le buveur cessait de boire, leur relation au sein du cocon familial redeviendrait « normale ». Pourquoi est-ce si important, et à la fois si difficile de briser cette perception?

De nombreuses personnes qui sont affectées par l’alcoolisme se posent la question : « Qu’est-ce que la normalité? » Ils adaptent leur comportement en fonction de la progression de l’alcoolisme chez un membre de la famille, un parent ou un ami, même s’ils ne réalisent pas nécessairement que leurs choix sont une réaction au comportement du buveur.

Selon moi, les premières phases du rétablissement peuvent être parfois plus difficiles pour les membres de la famille que les nombreuses années de consommation d’alcool. Les membres de la famille continueront de lutter parce qu’ils déplaceront leur attention de la consommation d’alcool du buveur sur ses efforts pour rester sobre. À ce stade, la confiance peut constituer un problème majeur pour les membres de la famille.

De nombreux alcooliques font des rechutes dont la durée varie. Si l’estime de soi des membres de la famille repose sur la sobriété du buveur, ils concentreront leurs efforts à s’assurer que la personne ne se remette pas à boire – chose qu’ils ne peuvent pas contrôler.

Pour rester sobres et progresser dans le rétablissement, les alcooliques doivent apprendre à mieux se connaître et à déterminer les questions fondamentales (sentiments, attitudes et comportements) sur lesquelles ils devraient porter leur attention au quotidien. Au bout du compte, l’alcoolique devra assumer la responsabilité de ces problèmes. Ce processus est souvent difficile pour la personne alcoolique en voie de réhabilitation et celle-ci aura besoin d’aide et de soutien pour assimiler les techniques qui l’aideront à faire face à la réalité et à accepter de changer.

Il s’agit d’un processus de découverte de soi qui aide la personne en rétablissement à être en meilleure santé et à devenir plus joyeuse et plus sereine. Avec le temps, la personne en rétablissement est susceptible de s’engager dans des relations plus saines.

 

Souvent, les membres de la famille ont honte de la consommation d’alcool d’un parent ou d’un ami et s’en sentent coupables. Pourquoi?

L’alcoolisme est un mal familial et les comportements qui sont souvent associés à une personne alcoolique ne sont pas toujours tenus en haute estime. De nombreux membres de la famille, surtout les enfants, sont honteux du comportement de l’alcoolique.

Les conjoints se sentent parfois coupables d’être incapables de protéger leurs enfants ou d’empêcher que l’alcoolique ne boive trop. Il n’est pas rare d’entendre : « Dans les périodes de sobriété, c’est vraiment une personne gentille. »

Quel que soit l’amour qu’ils portent au buveur, les membres de la famille ont besoin d’aide pour comprendre qu’ils ne peuvent pas le contrôler. Parfois, la compassion que nous éprouvons envers l’alcoolique se transforme en complaisance, ce qui est en général plus préjudiciable que salutaire.

Pour les êtres chers, prendre du recul est parfois difficile et douloureux. Al-Anon encourage les membres à pratiquer le détachement. Les amis et les membres de la famille des alcooliques doivent comprendre que cela n’implique pas nécessairement l’interruption de la relation avec ces personnes.

 

Comment Al-Anon aide-t-il vos clients?

Il est fréquent que les membres de la famille pensent que l’alcoolique est la personne qui a un problème et ils se rendent rarement compte que l’alcoolisme affecte aussi l’entourage entier de l’alcoolique, en particulier les personnes qui lui sont proches.

Al-Anon offre un environnement de soutien où on peut trouver de l’aide auprès de personnes ayant connu des situations semblables grâce aux réunions, au téléphone ou à l’internet. Les amis et les membres de la famille doivent se donner la permission de prendre le temps de découvrir leurs propres besoins, de se voir comme des personnes méritant d’être traitées avec respect et dignité, d’aimer et d’être aimées et de croire en elles-mêmes.

 

Lorsqu’ils viennent vous consulter, pourquoi dirigez-vous les membres de la famille des alcooliques vers Al-Anon?

L’alcoolisme est un mal familial qui n’a pas de limites. Les gens se retrouvent prisonniers du cycle de l’alcoolisme et de son impact sur leur vie actuelle. Les gens qui reconnaissent la présence de l’alcoolisme dans leur famille d’origine considèrent parfois la vie dans le contexte de l’alcoolisme comme une chose normale. Les séances d’assistance psychosociale aident ces personnes à reconnaître les besoins, les sentiments et les comportements qu’ils ont probablement refoulés et niés pendant plusieurs années. La décision de changer est graduelle et Al-Anon offre le soutien, la compassion et l’amitié que toutes ces personnes méritent lorsqu’elles prennent la décision d’améliorer leur qualité de vie.

Bien que les groupes Al-Anon soient là pour offrir leur soutien aux membres, ce ne sont pas des groupes de thérapie. Pareillement, les Parrains et Marraines des membres Al-Anon ne sont pas leurs thérapeutes. S’ils en ont besoin, solliciter l’aide d’un professionnel peut être bénéfique pour les membres Al-Anon lorsqu’ils réalisent que le soutien qu’ils reçoivent dans Al-Anon est un complément à leurs séances de thérapie.

L’alcoolisme peut se glisser sournoisement et détruire de nombreuses vies, que ce soit celle de la personne qui boit ou celle d’un membre de sa famille. Peu importe qui demande de l’aide en premier. Toutefois, si les membres de la famille veulent changer, ils devront finir par faire face à leur propre souffrance. Il leur faudra aussi avoir le désir et la volonté d’entreprendre leur propre périple vers le rétablissement, sans se baser sur ce que l’alcoolique décide de faire.

Al-Anon est toujours là pour offrir du soutien, de la compassion, de la compréhension et de l’amitié lorsque quelqu’un tend la main en quête d’aide.